Voyage. Îles allemandes, sur les traces de Karl…

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Ces villégiatures nous seraient presqu’inédites de par leurs accès singuliers, presque désuets (ferry, train), nous les rendant mystérieuses, séduisant l’imaginaire. Avant vous, elles ont réussi à apaiser des personnages comme Karl Lagerfeld, Gunther Sachs…

Personne ne viendra vous chercher ici. Il faut dire aussi que vous avez mis le paquet. Qui vous aurait déjà suivi à Hambourg ? Une cohorte  éclaircie de voyageurs raffolant de cette ville hanséatique, aux allures british, se frottant au tweed et aux épices? On préférait non sans raison marier ici son fils à une fille de Manchester plutôt que de Bielefeld; la mère de Thomas Mann était brésilienne. À la gare d’Astona, le tri est déjà fait. Plus personne dans ce tortillard qui va prendre tout son temps, pour vous apprendre la mélancolie, le Schleswig-Holstein; ces immenses prairies rases et pensives. Au bout de trois heures, soudainement, la voie ferrée se fait toute mince. Les automobiles grimpent sur le dos du train. Lui seul  file vers l’île de Sylt (prononcez Zeult), en Frise du Nord.

Sylt ? Cela ne vous dit rien ?  Certes, on y tourna « Ghost Writer » (Polanski, 2009). Mais, faite un petit effort. Karl Lagerfeld, au Grand Palais (octobre 2018) pour sa collection  printemps été 2019.  On y vit des shorts en cuir rose poudre, des maillots de bains à volants, des robes de plage, des casquettes à double visière, de grands blazers à rayures . Et puis cette plage de sable, ces vaguelettes bleutées; le Danemark à une portée de corne de brume. Sylt ? Sylt.

L’auberge  Landhaus Stricker vous tend les bras, elle connait ses clients sur le bout des doigts. La maison est trapue, enfoncée dans les arbres, en léger retrait du littoral. On peut s’y planquer sous les édredons et le mohair, lire des livres, faire son tricot. S’extraire. Se lyophiliser au sauna, ruisseler au hammam. Cela, c’est le soir. Avant on aura marché des heures et des heures sur les dunes sublimes aux variations de blancs. Sur la grève beige. On y aura appris le vent, renversant les gris, les horizons. Il est ici chez lui: cinématographique. Démêlant les lignes, impalpable. Erratique. Karl Lagerfeld venait ici enfant. Il dut y apprendre l’indocilité, les changements incessants. Ceux des cieux mauves.

Sylt est un bout de monde. Parfois même, si l’on s’y prend bien, il n’y a plus personne. La marée est trop belle. Elle aura effacé les traces de pas. Le vent vous tient compagnie, rend les épidermes secs et magnifiques. On peut même crier, personne ne viendra vous apporter un bonbon.

Le soir, on est comme cette clientèle prospère venue ici se laisser brosser des scories de la ville. On s’y déplace en Porsche ou en vélo avec cette indifférence  neurasthénique propre aux stations balnéaires. On se salue, puis on rejoint les courants d’air. L’iconique Gunther Sachs y avait sa maison avant qu’il ne s’enferme à  Gstaad. De grandes fortunes se font oublier sous les toits de chaume (ça grimpe jusqu’à 30 millions d’euros) et vont bicycletter le jour durant ou rejoindre la liberté de la plage (Sylt est le berceau du naturisme allemand depuis 1920).

D’autres îles se proposent de jouer ce scénario avec quelques variantes. Voici plus au sud, l’île de Norderey, la deuxième île de Frise orientale. Elle abrite une partie du parc national de la mer des Wadden de Basse Saxe intégrée (2009) au patrimoine mondial de l’Unesco. Il était temps, réchauffement climatique faisant, l’île commençait à glisser sous la mer. L’eau tiédit. Il y a peu, on y a pêché un bar.  Train paresseux depuis Hambourg, puis le ferry (45 minutes) à Norddeich. Les pontons barrissent comme des éléphants. Un couple de seniors se prend les mains; une longue jeune femme en cheveux noués fixe l’horizon comme s’il décelait un secret. Une sorte de mire transitionnelle, réoxygénateur de moral, décapeur des chaines neuronales. Certains vidangent leur disque dur; d’autres des packs de bières.

C’est ici, à Norderey,  que la famille Brune a développé un univers frotté aux valeurs contemporaines du slow living et d’un new age apaisant. Ils y ont multiplié boutiques, galvanisé le centre thermal (8000m2 , le plus important d’Allemagne), redessiné la vénérable salle des fêtes en maison ouverte à tous les vents, tous les âges,  et activités (lecture des journaux, café crème, concerts, internet). Ils ont même lancé une compilation de hits trendy (Milchbar, 11 volumes)mixée par le duo Blank & Jones. Résultat premier en tête des ventes dans sa catégorie en Allemagne. Parmi les différents hôtels qu’ils détiennent, les deux frères Marc et Jens Brune, sous le regard attendri de leurs parents toujours présents, ont voulu polir plus particulièrement l’hôtel Seesteg, un ancien entrepôt de planche de bois. Ils ont regardé partout dans le monde, ce qu’il se faisait de mieux dans l’intelligence hôtelière et ont pondu cette demeure contemporaine douce et avisée. Le sourire est sans doute l’une de leur meilleure arme et la clientèle en quelques minutes se met au diapason. La vue est définitive, l’air renouvelé toutes les secondes grâce à une mer du Nord magnifique, digne, rude lorsqu’il le faut. Le Seesteg s’inscrit au milieu de la plus ancienne station balnéaire allemande (200 ans), que les années ont ripolinée régulièrement, s’arrêtant quasiment dans les années Soixante. En la matière, les Allemands sont impayables: lorsqu’ils conservent quelque chose, c’est quasiment neuf et bien rangé. Ici, comme sur l’île de Sylt, on essaie de passer un pacte avec le temps. Du Milch bar à un salon de thé, en passant par le centre thermal, il arrive bien un moment où l’on se lance  vers l’est de l’île dans les landes, les plages à l’infini. Douze kilomètres, le temps d’infuser les nouveaux messages du voyage: la sensation

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