Sneakers Y3, snipers de mon coeur

Il y a peu, le magazine Sport et Style m’a demandé de me pencher sur mes sneakers préférés…

Ces sneakers Y3 de Yamamoto tiennent de la pierre philosophale. Du pur hold-up. De l’effraction sans sommation sur semelles de vent. Expliquons-nous. Première leçon. Si l’on a une tête de noeud, ce n’est pas grave, car ces chaussures stylées chopent immédiatement le regard. Que ce soit à Tokyo, Bamako, Oslo ou Pau, paf, les yeux vous captent au ras du bitume. Deuxième leçon: si l’âge vous balance dans les cordes sans espoir de retour, vos tenez-là un élastique à millenials, un piège à souris, un truc extra qui conglomère tous les regards et donc, ouvre la conversation. Troisième leçon: ces enfants de zéphyr vont vous faire perdre toute notion d’argent. Lorsque vous rejoignez le site d’achat (www.y-3.com ) attendez vous à vous retrouvez tout de suite au panier, à donner vos codes, et attendre comme un Pavlov dog l’arrivée du colis.

Cette addiction ne tient pas d’une pulsion anodine. Derrière tout cela, il y a Yohji Yamomoto. Créateur magnifique né à Tokyo. Pas n’importe lequel, Tsukiji Millésime 1943. La guerre va s’achever laissant la ville ravagée, sale, assassine, sans repères, avec des voyous, les bombes, le feu. On se volait le savon dans les bains publics.

Le noir de Yamamoto vient de cette époque, de ce quartier. Notez également, la quasi similitude avec l’architecte Takao Ando, millésime 1941, Osaka quartier de Asahi-ku. Il y apprit l’obscurité. Pour Yohji, ce noir profond n’est pas celui d’une âme sombre, mais d’un sensibilité sensuelle et secrète. Il y a là un côté rebelle, tranché, envoyant balader la mode avec ce vrai dédain que nous aimons tant dans le refus: « Je hais le milieu de la mode, dit ainsi Yohji Yamamoto, je déteste le vocabulaire de la mode, même en disant le mot « mode », on dirait qu’on est enrhumé: fash-un ».

Ne pensez pas pour autant que vous entrez en un monde spartiate aux accents surlignés, à la diction prussienne. Tout doux. Le pied Yamamoto tient du sortilège, de l’accompagnement compréhensif. Regardez bien les structures, les gansages; cette façon de vous enrober le pied, de le piger dans sa palmitude aux orteils de sarments de vigne. Le sneaker a compris que le pied est vital. Il faut l’accompagner, le protéger de la vie, du bitume tout en restant en contact avec lui. C’est une armure douce, pleine de mansuétude. Cela tient du drapé, de la texture, de ces fameuse ceintures de kimono (l’obi) qui entoure la taille des jeunes femmes, la surligne tout en s’excusant. Et en baissant les yeux. Il y a aussi une notion fondamentale que l’on retrouve aussi bien dans une voiture de course, que dans un oreiller, une salade, une robe. Qu’est-ce donc ? L’air. Qu’est-ce qui rend le vêtement magnifique, l’air qui circule qui crée le mouvement, l’élégance. Qu’est-ce qui rend une salade plaisante, l’’espacement, le volume, sa respiration. Laissez-la poireauter pendant deux heures, elle devient une tas. Une journée, une flaque. Les sneakers Y3 accueille cet élément et surtout vont vous embarquer vers une autre planète: marcher. On ne va pas en faire des tonnes, mais marcher, c’est deux shampoing en un. Volume et rinçage. Après une heure de marche, on a les idées claires, l’appétit ouvert, le sabre au clair. C’est la meilleure façon de comprendre le monde et soi-même. User la ville jusqu’à l’os, son mouron jusqu’à sa trame, ses soucis jusqu’à l’oubli.

Il faut donc lire dans ces chaussures ailées toute une philosophie de vie mêlant ce Tokyo âpre et tranchant, l’ergonomie comme une religion, le pied comme une libellule, sa protection enveloppante. La ville devient tout autre alors. On la palpe, la touche, l’évalue: les trottoirs d’Ipanema et le sable constant, les sols de Buenos-Aires comme le carrelage d’une salle de bains; ceux d’Osaka, bitumant le moindre recoin; Denver en ses longs boulevards (Colfax avenue: 40km); Paris en ses arrondissements variés, les butes, les venelles, les impasses, le sol des églises, des marchés, des parquets anciens.

On réalise alors à travers ces sneakers stylés que le corps entre en compréhension. Enfin, la tête n’est plus dans ses théories, son emprise lassante, sa façon de tout savoir. Le pied ainsi habillé peut même partir à l’aventure, n’en faire qu’à sa tête: flâner, l’érotisme du promeneur.  Perdre raison, suivre une silhouette, une ombre. Rejoindre la pénombre, la fraîcheur d’un porche, l’éclaboussement de la place Saint- Sulpice.

C’est un peu la quatrième leçon de ces satanées tatanes, elles vous font repenser, recalibrer. Sortir vos pensées, recalculer le monde, votre propre inscription avec cette vacherie moralisatrice: le mouvement comme essentiel, la façon de survivre; fuir l’enfermement, la mocheté. Entrer en effraction. Vous voila fait à présent: www.y-3.com.

François Simon, critique gastronomique, ayant épuisé par ses notes de frais les comptables du Figaro et du Monde publie en cette rentrée littéraire un roman se déroulant au Japon, années 45, « l’Esprit des vents », éditions Plon.

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