Napa Valley 2/10. Glissons nous dans l’Auberge du Soleil

le voyage continue...

Deuxième leçon à l’Auberge du Soleil

C’est toujours un grand moment lorsque le paysage bascule. San Francisco est tout juste derrière vous dans ses brumes fraiches et marines, lorsque le paysage entre dans une bouderie de chaleur et de torpeur. Le paysage rentre en lui. Ne dit plus rien, à part quelques taillis. Il est dans sa touffeur. Il a tout débranché. Il ne propose que du vieux matériel de montagne: reliefs ingrats, sols secs, caillasses, route monotone, chaleurs dissuasives . Il faut attendre une bonne demie heure pour que tout à coup, arrivent quelques petites citations feuillues. Et enfin, une vallée souriante. Puis riante. On a la réelle impression d’arriver sur une terre rare, un jardin d’Eden. Les arbres ont de magnifiques mouvements et parfois s’en viennent à couvrir la route, l’épauler comme pour la protéger d’un soleil têtu et ardent. Car les températures basculent elles aussi. Elles dardent. Les vignobles donnent à fond. Ils quadrillent avec entêtement les vallées et vallons. Ils se rangent partout où l’on peut planter des piquets. Si ils le pouvaient, ils pousseraient sur le toit d’un train. C’est une symphonie répétitive, butant sur la même syllabe (des vignes, des vignes, des vignes): un continuum de feuilles implorant la bonté du ciel; ses bruines et pluies pour  être réincarnées en illustre millésime. Tout comme les rues de San Francisco (« Bullit », 1968, Steve Mc Queen, Ford Mustang GT 390, musique Lalo Schifrin), les routes ont cette joyeuse capacité à vous transporter dans la mémoire cinématographique. L’Histoire même de l’Amérique se joue en défragmentation. En  citations multiples. À chaque instant, on s’attend à voir surgir une épopée. On voyage même dans le dust bowl, la grande dépression, emporté dans les pincements des « Raisins de la Colère » (d’après le roman de John Steinbeck, film de John Ford, 1940). Le paysage se tourne en CinémaScope. Le fauteuil de votre automobile est celui d’un cinéma. Vos lèvres, comme par automatisme, citent toute seules un livre, un film. C’est épatant.

Tout naturellement pointe l’une des plus solides adresses de la région, l’Auberge du Soleil. Sur un vaste territoire, voici des maisons dispersées dans la nature dans le cadre d’un resort haut de gamme. L’Auberge du Soleil, c’est un peu la mélodie du bonheur avec un système magnifiquement huilée, l’espace réparateur, le silence de l’air, la chaleur fascinante. Et tout là haut, un azur rayonnant. Piscine étirée, centre de remise en forme remarquable et surtout, un spectacle à lui seul,  une clientèle en totale relaxation. Il doit y avoir ici une force mystérieuse qui détend cette population tendue au stress urbain. Soudainement, elle soupire d’aise, ne téléphone plus. C’en est presque manifeste, revendiqué. Le secret tangible de l’Auberge du Soleil, ce sont des chambres aux volumes somptueux. La salle de bains est immense avec ample douche à l’italienne où l’on peut entrer à dix, ce qui n’est pas obligatoire. Baignoire aux larges poumons avec huiles et bougies pour le repos des guerrières et guerriers. La cheminée est prête à démarrer. Les canapés , fauteuils, sofas et literies sont ajustés par une signature de la décoration intérieure ( Suzanne Tucker). Elle associe avec habilité et profondeur, camaïeux, beiges, inspiration méditerranéenne et californienne. On pense être perdu devant tant de confort. Mais rassurez vous: le corps est une nouvelle fois plus intelligent que la tête. Il prend vite ses aises, s’installe sur la vaste terrasse donnant sur un paysage bouleversant avec ses oliviers. C’est l’occasion de lire les vastes possibilités du domaine avec centre de méditation (la Pagode), leçon de cuisine, de yoga. Viendra vite aussi le moment de passer à table.

 Les nourritures du restaurant gentiment étoilé ont bien compris qu’il ne fallait surtout jouer les tentatrices impérieuses, les équilibristes à cymbales, mais suggérer la bonne nature de l’endroit. Les plats sérieux et rangés sont en adéquation avec un paysage généreux, ourlé, prodigue à l’instar de cette burrata avec tomates, abricots et amandes; ou encore ces émincés de canard aux endives et gingembre. Les tablées sont à l’aise, boivent à petites lampées la blondeur du soir, photographient cette splendide lumière rasant les oliviers argentés. On doit y faire  beaucoup de promesses, probablement trop, mais cela est, on le sait,  dans la prévisible nature de ce genre de séjour « exclusif » . On comprend alors que seul un vin de la Napa Valley peut s’inscrire dans ce tableau pastoral. Pas trop de rudesse, juste de l’aplomb avec ces touches cassis, fruits noirs. Le soir peut avancer, s’incliner vers son tendre coucher. Le vin s’est ouvert et se fond bon enfant dans le tableau. Il nous apprend que parfois, il ne faut pas compliquer les choses, les laisser se déposer comme la virgule d’une phrase.

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