Memphis 2/6. Mystery train

God is the pilot

Pour Air France Magazine, j‘ai eu le grand plaisir d’accompagner Yann Leduc à Memphis, voici quelques impressions …

 

 

 

 

Mystery Train

On comprend alors que le fantôme d’Elvis existe. Il fait tourner encore la tête, déclenche des films comme « Mystery Train » (Jim Jarmush, 1989). Le train précisément arrive ce soir à 22h40 avec sa voix d’harmonica.Il souffle de ses cinq cornes un « fa », accordé en open tuning, précisément le son du blues, ce feulement qui hanta les nuits de Richard Nixon enfant, déclencha de le départ de Johnny B Goode. Ce son, cette sirène, c’est la musicalité de Memphis. «  Si vous voulez comprendre la ville, dit Robin Pack, le libraire musicien de Xanadoo, faites une seule chose. Cela ne vous coutera rien, tous les grands musiciens l’ont fait… Posez le pied sur le rail de la gare. Vous comprendrez alors Memphis, sa vibration, à la croisée de tous les chemins, reliant le nord et le sud, les puritains et les hédonistes. Tout cela donna des nihilistes joyeux qui avaient horreur de la solitude ». Le train repart à son rythme (il faut 7h, 35h…ou 56h pour rejoindre Atlanta), emportant des grappes de destins, des solitudes, le coeur des chansons.  « La fille que j’aime s’en va sur ce train », chante entre deux hoquets  Elvis Presley. Peut être ne reviendra-t-elle pas. En fait si, « il ne me la prendra plus jamais » et Elvis de conclure: « wooo wooo oooo ».

Ajoutez aussi une pinte d’ennui, le nerf des villes ingrates et insatisfaites, mélangez des musiques des bayous, du blues, du rythme, de l’exaspération, des gospells (tant et tant d’églises) de la country. Trouvez nous un magicien. Ce sera Sam Philips  « inventeur » d’ Elvis Presley, Carl Perkins, Roy Orbinson, Jerry Lee Lewis. Il créé les studios Sun, presse les disques et les portes à la radio locale WHBQ. Le 14 juillet 1954, pendant une heure, le DJ balança treize fois de suite « that’s all right Mamma » d’Elvis Presley. C’était cela Memphis, une communauté ravagée par les luttes raciales, mais se réunissant sur les radios, achetant des disques, les jouant dans les voitures, fenêtres baissées.

Aujourd’hui, la communauté se réunit dans les moles commerciaux, s’isole dans les voitures climatisées et l’internet.  Il n’y a plus cette mémoire collective, reste une fierté  locale unanimement revendiqué « Êtes vous de Memphis ?! ». Réponse puissante: yeaaah ! Parfois, en poussant une porte, en marchant longuement, on peut tomber sur des petits miracles. Comme à la  Full Gospel Tabernacle, une chapelle perdue dans la verdure, à 9 miles du centre. Ce dimanche, l’église est pleine. Al Green (l’un des plus grands chanteurs de soul aujourd’hui converti) badine avec la foule (« Yeah man »), se lance dans des gospels jouissifs, calme l’assemblée, lui murmure comme un crooneur, fait chauffer d’admirables musiciens, les choeurs féminins. Il lance le morceau final puis s’enfuit dans les coulisses, saute dans une interminable Cadillac rouge carmin années 70. Sur la plaque avant est inscrit «  God is the pilot ».

Il devait sans doute rejoindre une maison dans la verdure. L’ouvrira-t-il un jour comme Jerry Lee Lewis ? Qui sait. Au bout du fil en tout cas, Jerry Lee Lewis III répond. « Bien sur venez, on visite sur rendez vous ». Le lieu est superbe avec une vaste étendue d’eau, la piscine en forme de piano et puis la maison comme un mausolée. Une prégnante odeur de café se dégage des vieux canapés ou se succédèrent Mick Jaeger, Keith Richard. Et donc, Papa. Sa musique jouée sur la lune, un certificat de la Maison Blanche le confirme. Voici ses pantoufles, sa chemise à jabot, sa veste du Star Club, son plumard, et puis au dos de la porte,une centaine de traces de coup de poignard…On s’excuserait presque, mais la musique s’abreuve aussi de ce genre de voyeurisme ( Graceland et ses anecdotes dérangeantes, la mort minable du King), et puis ici, un autre salon, les t shirt. Un bébé apparait dans la cuisine vintage. Son nom ? Jerry Lee Lewis IV.

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