Apres la chaude soirée avec Fulvio Pierangelini, le plus copieux restait à venir: un événement conçu par un pensionnaire à la Villa Medicis, Emmanuel Giraud. Il s’est lancé dans une interprétation du célèbre banquet de Trimalchion, du Satyricon de Pétrone.
J'étais dans les fourrés de l’Académie de France à Rome.Il devait être minuit, lorsque deux vestales, hélas sobrement vétues, ont massé, lavé et oint les pieds des douze invités de ce banquet tres spécial. Depuis un an, Emmanuel Giraud, gastronome éclairé, a travaillé dans le cadre de la Villa Medicis, sur le fameux banquet de Trimalchion, en se proposant de sortir de "l’archéologie culinaire" et tenter une voie minimal, ou si vous préférez une représentation ironique de l’exces.
Ce soir là, la nuit avait un talent inoui (pleine lune, nuage argenté, cieux bleu marine), les fourrées beaucoup d’ampleur mais ils restèrent muets, et chastes. Les amateurs de derrières fessues, de gorges scandaleuses et de ruts gothiques pouvaient renrouler leur langue : il s’agissait d’une démonstration très sérieuse de cuisine à travers des saynetes culinaires, espacées sadiquement de demi heure en demi heure aux rythmes de plats élyptiques, et de boissons chichement mesurées .
Il fut donc impossible de s’ennivrer, de rouler dans l’herbe, agonir son prochain, éventrer votre hote, jouir de Rome. Une bonne compagnie en quelque sorte, sage et lâche, cornaquée par un maitre de cérémonie insuportable et odieux, glissé subrepticment à dessein par Emmanuel Giraud, pour rappeler que ce festin est un repas en trompe l’œil, dédié au travestissement, à la falsification.
Vétus de toge, nous étions donc douze à déambuler dans les jardins divins de la Villa Medicis, sous le l’œil de quelques caméras et une cinquantaine de spectateurs invités à suivre ce diner expérimental divisé en douze plats, tombant dans nos gosiers comme la goute sur le front d’un suplicié.
La table ne manquait d’allure pourtant et les astuces culinaires avaient de quoi détendre plus d’un grincheux : homard et boudin en croûte d’argile et peau de cochon croustillante, lièvre au cacao épicé, tête de veau et huître en gelée de thé fumé, sanglier fumé aux aiguilles de pin, granité au sirop de laurier de la villa Médicis…
Il y eut même des instants de grâce comme ce dè à coudre de château Chalons 1911, ou encore l’irruption du boucher (Yves Marie le Bourdonnec, du Couteau d’Argent, à Asnière) surgissant d’un bassin vêtu d’une feuille de vigne.
Mais que l’on était loin de la démesure, du rire et de l’orgie, des tétines et des matrices de truie, des prunes de Syrie et des grains de Grenade, des gitons et des gredines. A sept heures du matin ( !) On aurait presque voulu renverser la table, réclamer des œufs sur le plat servis par une diablesse en gorge, rire, rôter mais l’arythmie de la soirée avait eu raison de notre fougue ; le désir était en quenouille, l’appétit en vrac. Pétrone s’était vengé, les jardins de la villa Medicis pouvaient savourer ce désastre savant.
(photo F.Simon)

radicchio
12 septembre 2009 at 10 h 01 minsuper chronique d’une nouvelle façon de garder le désir éveillé.
Chapeau.
Claire
12 septembre 2009 at 16 h 14 minQuel dommage – le geste était pourtant beau. La démesure et la folie sont sans doute les deux éléments sur lesquels il fallait fonder le tout, et avec truculence. Bizarre idée que celle des spectateurs d’ailleurs, qui me semble hors propos – on participe ou pas. Merci pour cette franchise au passage !
Archie
12 septembre 2009 at 18 h 05 minVotre récit me fait penser à l’expérience du pot-au-feu Dodin-Bouffant au Meurice (vous aviez tenté le coup aussi, non ?). Le festin païen est un sport de combat, cela demande des années de pratique, un estomac de forcené et une nature énorme. Or de plus en plus de tables dorées et aériennes proposent ce genre d’agapes à leurs moineaux de clients. Curieux spectacle, au Meurice en tout cas c’était extraordinaire de voir la salle se prêter au jeu, étouffer presque, mais en se tenant bien droit pour garder un peu de dignité. Le concert des cordes vocales, ce soir-là, était inoubliable : un orchestre de chambre essayant d’imiter une fanfare, avec de jolis couacs pleins de bonne volonté.
Un soir, en hypokhâgne, j’avais convié des camarades de classe à une soirée chez des amis du rugby. Même histoire. Cela dit tout le monde était ravi. Parce que chacun y trouve son compte ?
Syl
13 septembre 2009 at 23 h 51 minJ’y séjournais au même moment.
On n’avait pas songé à m’inviter.
Tant mieux, donc ?!