Londres 1/3. Hackney, saisir ce Londres qui nous échappe

Portrait

J’ai eu la chance il y a quelques mois de pouvoir me rendre à Londres pour le nouveau magazine Dim Dam Dom et me promener dans le quartier de Hackney…

 

 

Londres est une ville au bord de l’insaisissable. Elle se laisse traquer par la culture et l’immobilier tout en laissant quelques cailloux blancs que nous avons cueillis pour vous…

Si vous souhaitez lire ce papier, please, avant tout munissez- vous de bonnes chaussures. Marcher est sans doute la meilleure façon de creuser une ville. La débusquer. La surprendre même avant qu’elle ne vous entortille dans ses fléchages, ses pièges et malentendus. Marcher donc, flâner même (« la gastronomie de l’oeil », Balzac) est une façon de prendre les choses en main.  D’aller tout de suite au coeur.

Celui de Hackney, dans l’ Est de Londres bat bizarrement ce matin. Il est faible dans la délicieuse Albion drive. Que des oiseaux. Et même le bruit de vos pas. On entendrait presque craquer un cracker. Un homme grimpe sur une échelle pour laver les carreaux de son premier étage. Arrivé tout en haut, il se met à chanter ceci: « Heaven… I’m in heaven ». Le film peut commencer.

Hackney a encore cette fraîcheur, ces paradoxes que la mode, la « culture » n’ont pas encore étouffés. Ca ne saurait tarder, les grues galopent. Elles s’approchent. Non loin de là apparait la terrasse de Violet, une pâtisserie adorable où officie Claire Ptak, collaboratrice du dernier best seller de Anissa Hélou, grande prêtresse de la cuisine orientale (« Feast. Food of the Islamic World »). « J’ai habité Shoreditch, raconte Anissa, lorsque il était mélangé, abordable, amusant, plein de bonnes vibrations. Comme Hackney aujourd’hui. Mais, la mode, les bobos vont trop vite. Il faut se dépêcher ».

Alors, hâtons le pas. Mangeons. C’est aussi une façon d’avaler un quartier. Un croissant jambon/ fromage à Wringer and Mangle, c’est écoeurant à souhait. Donc bien, vous vous rapprochez de la dimension « aloof » de ce quartier, cette désinvolture léthargique. Mais il y a mieux: une tourte à la viande et sauce à la menthe, ou encore le brouet d’anguilles, chez F Cooke. Pas un chat ce midi à part un solide gaillard. Il enfourne ces plats vindicatifs, contestataires arborés comme un bras d’honneur à l’ordre healthy qui préside aux alentours. « Vous ne trouvez pas cela sain ? s’indigne le patron, Allez voir en face, les poissons frits, vous m’en donnerez des nouvelles ?! »Soudainement, deux miss monde apparaissent dans cette cantine aux tables de marbres avec un cortège d’assistantes et de fards à paupières. Les deux belles amincies s’asseyent sur le dossier des chaises, miment une nonchalance narquoise. C’est dans la boite . Et vous dans Hackney. Dans cette même rue, samedi matin, c’est le marché de Broadway. Irrésistible pour les amateurs de dégaines et de postures. C’est l’intérêt des quartiers métissés: pas un visage ne se ressemble. Pas même les scotch eggs, petites boulettes de viandes ou de légumes entourant un oeuf mollet. Faites comme tout le monde, allez dans les London fields avoisinant. C’est épatant: musiques à fond, bbq enfumés. Tout le quartier sort aérer, enfants, chiens, progénitures, biceps et solitudes. Deux dames se montrent leur photo de caniche : « Ça,  c’est à Liverpool ».

Vous voici à présent dans le rythme du coin. Une sorte de superposition, de slashes repris sur le calicot des boutiques. On y vend des bières/des huitres/ des sandwiches/ des rouleaux de mise en plis. On y effectue des paiements/la poste. Tout ce qui vous passe par la tête. Allez construire une phrase avec ça, bâtir une impression… Une voiture  surgit tout devant, les fenêtres ouvertes, la sono à donf: ‘Im upset » claque le chanteur Drake. Et pourtant dans la voiture, on se marre. Ce séquençage incessant est une allégorie de ces briques obsessionnelles (le paysage fabrique les hommes), comme si la ville était dans une scansion incantatoire. Faisons de même. Passons vite d’une chose à l’autre. Pousser une porte, tomber sur un musée où il n’y a personne (Hackney museum). Et pourtant passionnant : d’une casquette d’inspiration africaine (Tobia), en passant par une tinette à trois étages (1900). Plus loin, dehors, un magasin de vêtement vintage (Paper Dress Vintage ) vous balance dans les années Janis Joplin. Les lunettes cerclées et  fumées jaunes vous attendent en devanture. Dans une cafétéria adorable (Pacific Social Club), non loin de là, Matthieu Beck, chanteur du duo Zooey, vous confiera peut être ses adresses de prédilection: Brillant Corners: tout d’abord ou cette façon de revisiter les pubs  avec cocktails cuisinier japonais. On peut passer ses disques: le dimanche c’est musique classique (« sea of tranquility »); le jeudi, il s’agit d’ « ouvrir ses sens ». » Hackney, c’est comme un décorum, analyse Matthieu, chacun y dépose ses visions, son style de vie ». Autres adresses de Matthieu: Moth Club où passait une chanteuse germano-turque sur un R’n’B années 60. Il aurait pu ajouter E5, complexe gourmand enthousiasmant, où les pains au chocolat sont à tomber sur le derrière.

Vous verrez, Hackney s’ouvrira alors, car vous n’avez eu de cesse de jouer à sa manière, en contrepoint, en décalage, en venelles et impasses. Ce fameux compromis londonien décrit par Paul Morand: « …entre la terre et l’eau, entre les Germains et les Latins, l’État et l’individu, la surprise et l’habitude, entre le soleil et les brouillards. » Voire aussi le canal et ses balades le long des péniches étroites. Le chemin de halage est si mince. S’y faufilent promeneurs, runners, poussettes et vélos. « Combien de bicyclettes tombent-elles en une semaine ? « Moins que vous pensez », répond la serveuse du Twopath Café.

Le quartier sait être pointue également avec des tables comme Brat, ou Lyle’s. Genre de bistronomie servie mâchoires serrées et ambition hardie. On y boit des vins nature, les portions ont la taille mannequin, l’addition a du chien et finalement, cela ne nous intéresse pas autant. Vous voyez, ça vient, cette dimension « repressed », tout garder pour soi en son for intérieur. Pour le faire ressortir à coup de pintes de bière (sport local). Si vous suivez ce sentier risqué, alors apparaîtra Hackney, comme une chanson psychédélique des Beatles, une sorte de songe urbain, profondément neurasthénique mais que ravive de façon incroyablement joyeuse, miraculeuse: le soleil. À  Hackney, il réussit à être disruptif.

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