Islande 2/3. L’innocence de l’air

voyage rare

(suite du reportage)

Les vents continuent de pousser. Quoi? On ne le saura jamais. D’ailleurs, ils font tellement peur ici qu’ils n’ont pas de nom. On ne leur parle pas.

Il ne reste plus qu’à gagner les bains du Blue Lagoon dont l’hôtel a pu récupérer quelques arpents magiques. Le spa lui aussi s’est creusé les méninges: boiseries sombres, métaux domptés, sols de lave. Et comme un lac de lait bleuté, le blue lagoon.

S’y immerger appartient aux délices de ce monde: un envahissement à température parfaite (39°c), maternant, minéral. Pas besoin de lui expliquer longtemps, le corps comprend tout de suite. Du reste, il se sépare de vous. Il laisse votre cerveau au vestiaire , votre stress urbain, vos raideurs sentimentales. il plonge, s’émeut, s’aligne, perçoit le collagène, les minéraux, le coeur de la terre. Le cadre est d’enfer. Cela veut dire, que c’est un peu le paradis. Quelques falaises trapues de lave raisonnée et votre âme flotte sur ce gentil océan paradisiaque. Parfois des visages émergent de ce disque laiteux. Quelques uns somnanbulent dans l’eau cotonneuse. D’autres aggravent leur cas, le monde est sur leurs épaules. Ici un homme un brin ampoulé découvre qu’il a dix orteils joyeux. Une petite famille est heureuse, elle se serre comme des homards.

Si l’on choisit les  extrêmes de la journée, ou mieux quelques solides rafales de vent, le lieu se déserte. Quelques téméraires restent. Accueillent le mystère des éléments. L’air devient palpable. La pluie tournoie, part à l’horizontale. Elle se matérialise en d’étranges silhouettes de buées. Des Aladins dansant? Des trolls? « Je n’y crois pas, répond   Sigurdur Thorsteinsson, un autre architecte barbu ( Design Group Italia) , mais je les tolère volontiers ».

La table ici poursuit le propos. S’adapter à la nature, mimer sa dimension sauvage et sentimentale. Du reste, le chef partage avec l’architecte le même syndrome. Celui de garder son objet (le client) le plus longtemps possible. Au restaurant Moss conçu comme il se doit avec esprit et élégance mobile. Servi sur une création pondue par B&B Italia,  le tasting menu dure des plombes. Le propos se veut grave, et « raw », cet esprit druidique qui hante les toques, amincit les betteraves, épile les herbes vivaces. Celles-ci sont servies par des serveurs en costume gris anthracites comme extraits de la lave totémique.

Il est temps de regagner son havre de paix, de se poser devant l’univers. Il vous écoute, le saviez-vous ?

Le vent a soufflé le jour comme une chandelle, la nuit semble monter du sol laissant encore quelques à-plats aubergines, safran sombre. Le visage se laisse gifler. Personne n’a respiré l’air que l’on aspire. Il est tout neuf. Protégé par la rambarde de verre, on voudrait presque plus de sauvagerie encore, d’éclairs et d’esprits, de magma et de fées, de centaurées et d’angéliques. Se détache enfin, notre surdité au monde.

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