Inde. Saratha Vilas, instants protégés

voyage dans le temps

Il y a peu, pour les Echos-Série Limitée, j’ai eu la chance de pouvoir faire un superbe voyage dans le sud de l’Inde…

 

la richesse aurait pu s’arrêter là dans de vaines forfanteries à deux sous, ajouter l’or à l’argent. Mais il faut lire dans ces demeures subjuguantes (on en compte près de 10 000 dans les 73 villages et deux villes de la région), un ordonnancement  régi par les règles du Vastu Shastra, science de l’architecture et du bien être. S’enchâssent cours successives, galeries, salle de cérémonies et d’apparat, quartier des femmes, cuisines et ce, avec un sytème de ventilation savant, de gestion des eaux, le tout quadrillé dans un urbanisme rigoureux: nord-sud pour les rues principales; est-ouest pour les transversales  . Deux architectes tombés amoureux du Chettinad: Bernard Dragon et Michel  Adment   – pourraient en parler des heures. C’est ce qu’ils font du reste tant leur passion les dévore. Ils sillonnaient déjà l’Inde (2003) lorsqu’ils tombèrent nez à nez avec cette région loin des sentiers battus. S’ils furent saisis par ces hymnes architecturaux, ils éprouvèrent aussi de la détresse devant un patrimoine partant en lambeaux. Il faut voir ces palais hantés, vidés de descendance, habités par des gardiens désoeuvrés. Il y a même -pour les amateurs du genre-  une magnifique dimension pathétique, poignante avec les morsures du temps. Lentement expirent ces maisons palatiales marbrées d’humidité, rongées de mousse. On voudrait rappeler les mânes, agripper le passé, réveiller les dormeurs. Mais seul le silence répond dans ces salles safranées.

Qu’à cela ne tienne, les deux architectes se battent comme des beaux diables, essaient de réveiller ces reposoirs désenchantés. Après avoir obtenu le parrainage de l’Unesco, ils parviennent à glisser ce patrimoine sur la liste de veille des 100 sites les plus en danger du World Monument fund (USA) . Ils tirent  les manches et les sornettes, créent une association (ArcHe-s, 2006), instiguent la campagne « Revive Chettinad Heritage » (2004) avant de tomber subjugués sur une demeure en solitude, la Saratha villas, à Kothamangalam. Après une année de travaux acharnés, ils ouvrent en 2010, huit chambres et suites (dix à présent) fidélisant des voyageurs apaisés par cette approche sensée, sentimentale. La Saratha vilas appartient à ces beaux chants solitaires poussés dans une palpable sérénité. Le paysage y répond, les villageois approuvent. La vie reprend. Soudainement, se glissent les pieds nus sur le sol marbré de la demeure. Comme si par cette dimension tactile, le coeur du passé se remettait à battre. C’est le cas. Un petit miracle, loin de tout. Proche de ce que nous aimons dans le voyage.

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