In memoriam: un déjeuner avec Jean d’Ormesson

meilleur que l'eau pétillante

J’avais eu la chance de déjeuner avec Jean d’Ormesson, pour le Figaroscope…

Déjeuner avec Jean D’Ormesson, c’est comme entrer dans un vol au vent. C’est étourdissant, chaud et feuilleté.  D’abord, c’est rudement intimidant. On se dit que jamais on ne sera à sa hauteur.  Entendons nous, l’homme ne fait pas deux mètres de haut, il serait plutôt bref, mais en hérite d’une posture d’archer. Il vous vise vers le haut avec un regard incroyablement bleuté : <On disait au Figaro, lorsque j’y suis entré,   que j’avais les yeux de Michelle Morgan…Et le nez de Raymond Aron>. Et surtout l’œil pétille. Il donne à la vie, au jour, au ciel, à la fille qui passe dans la rue, un relief, une vivacité soudaine.

C’est lui qui choisit la table. D’abord, on devait se rendre au Voltaire. Mais celui-ci  prenait alors ses congés. Il y avait ses habitudes avec Michel Mohr. Mais à la mort de Michel, Jean d’Ormesson a quelque peu déserté l’endroit. < J’étais très lié à lui. Nous partagions la table du coin tout à fait au fond à droite. Elle était bien commode car nous étions sourds tous les deux. On se disait des choses qui n’étaient pas répétables. Mais que tout le monde entendait.>

Le dîner d’Antoine. Il y a chez Jean d’Ormesson un bonheur palpable des mots. Presque lingual. On sent un bec avide, trempé même, mais pas pour autant assoiffé. Les anecdotes démarrent au quart de tour et à chaque fois, lorsque la chute tombe pile poil, on est plié en deux.

< Si je bois trop, je suis malade. Je n’ai pas l’ivresse de Blondin. À propos, Connaissez vous l’histoire du dîner de Blondin ?…
François et Antoine  Blondin organisent un dîner pour leurs amis. À 8 heures, les amis arrivent. Antoine n’est pas là. 8h30… 9h…. 9h30. Toujours pas d’Antoine. Les amis se mettent à table. 10h… 11h…. 11h30. Antoine n’apparaît toujours pas.  Les amis s’en repartent.
A trois heures du matin, notre Antoine arrive enfin, ivre mort.

-Antoine, lui reproche doucement Françoise, tu t’es une nouvelle fois mal conduit ! Nous t’avons attendu toute la soirée. Tout au moins, tu aurais pu  passer un coup de fil ?!

  • J’ai bien essayé…, répond notre Antoine, mais je n’ai pas trouvé un seul bistrot fermé !>

Une autre de Blondin ? < Au journal, tout à coup, Antoine se met à boire de l’encre d’un encrier. On l’interrompt.

  • Mais, Antoine que fais-tu ?! T’es fou !!!
  • Pas du tout ! Je bois de l’encre… Le patron m’a demandé de pisser de la copie.

Les plats. Lorsque les plats arrivent, Jean d’Ormesson a quasiment les couverts à la verticale. Il a faim, boulotte les amuse-bouches, et fait vite fait un sort à son entrée.

Le serveur annonce :

  • œuf bio cuit vapeur sur une mousseline de cocody, râpée de truffe noire, un velouté de choux fleur, petits légumes croquants ….
  • Langoustines cuite à la nacre, servie avec une royale de chanterelle  et potimarron, de châtaignes arrosées d’un cappuccino de parmesan  Reggiano.

Jean d’Ormesson est sous le charme.

– Avez vous remarqué, soulève t il,  que maintenant la parole a beaucoup d’importance dans les repas et leur énoncé. Les intitulés sont impressionnants. C’est un peu comme les textes dans les expositions. Il faut sans arrêt expliquer !

– C’est d’autant plus poétique, lui rétorque t on,  que l’on n’y comprend rien. Jean seriez-vous capable de répéter ce qu’il y a dans votre assiette ?!

  • aha ah…Pas le moins du monde !

Histoire de l’œuf.  <À propos d’oeuf, embraye tout de go notre Académicien, connaissez vous l’histoire de l’œuf. Je la tiens d’un dessin épatant publié par le New Yorker. Qu’y voit-on ? On y voit une maternité avec que des poules. Une d’entre elles est au lit avec un petit bonnet sur la tête. Une infirmière passe la tête par la porte et s’exclame

  • C’est un œuf !

Mâchoires. Le repas suit son cours avec un délicieux carpaccio de bar, crème d’huître au caviar impérial de France, radis “Red Meat”et granny smith au citron vert et une canette mi-sauvage avec endivette braisée à l’orange et petite tuile de coriandre qui met notre héros sur les genoux.

Jean est content, butine dans la conversation parle  d’André Malraux, de l’Unesco (<un fromage sur un nuage>). On a l’impression de devenir intelligent par capillarité. Ce serait donc contagieux ? Une jolie fille passe dans la rue et, culottée comme pas deux, vient saluer l’écrivain. Elle est belle comme les jours et en ferait une bouchée. Mais Jean  reste en position d’archer, tendu, appréciant, goûtant son exploit devant son auditoire aux mâchoires décrochées.

Les critiques gastronomiques. Ce métier, comme pas mal de monde, l’amuse par sa dimension croquignolette. Juger un restaurant ? Quel toupet ! : < Bien avant l’arrivée de Robert Hersant au Figaro, embraie notre lutin, j’ai déplacé le carnet du jour qui était au bas des pages du début. Les remerciements mondains cottoyaient de la sorte les drames du monde. J’ai donc réuni cela sur une seule page. Ce fut un drame épouvantable. Des amis de ma mère lui tournèrent le dos : <C’est triste, assena t ils, d’avoir un fils comme le tien>. Dans un comité de direction, devant l’assemblée des rédacteurs en chef, je me suis permis ensuite cette petite fantaisie. Je suggérais que l’on fasse avec les annonces de mariage comme en gastronomie. Une ou deux ou trois étoiles, si la mariée est belle. Un, deux ou trois sacs à main, si elle est fortunée. Un lit barré ou non, si elle est vierge ou non>.

Tout le monde fut consterné. Une stagiaire se permit de me demander comment on pouvait ainsi étalonner la beauté d’une femme avec des étoiles.

– Mais Mademoiselle, lui répondis-je, on le fait bien avec les restaurants !

Personne ne comprit que c’était une blague.

L’Instant d’Or,  36 avenue George V, 75008 Paris. Tel. : 01 47 23 46 78. Ouvert du mardi au samedi. Metro George V. menus à partir de 48€.

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