Je vous avais promis de nouvelles adresses sur Tokyo, mais le papier n'est toujours pas paru dans le Figaro. Donc, en attendant, je vous propose un nouveau petit tour dans Tsukiji, le plus grand marché de poissons au monde. Je vous livre un papier réalisé pour le Figaro Economie. Soyez juste patient pour les autres adresses ! A venir aussi un peu de tout: Beirut, Uzes, Cannes, Paris…
A l’est de la ville, aux aurores, la ville de Tokyo est
splendide. Depuis le quartier Shiodome, la grande avenue luxueuse de Ginza
reste fascinante, la nuit s’éteint lentement, une nacre rosée nimbe les rues.
C’est un des meilleurs moments de la journée. A quelques stations de métro de
là (à peine trois), voici le quartier de Tsukiji. Une sorte de vaste univers
crayeux, posé comme une boîte de Lego renversée. Vu de loin, des hangars
partout, un vrac qui se met à bruisser à votre approche.
Tsukiji est le plus
grand marché de poissons au monde. Avez-vous une idée de sa production ?
deux millions et demi de kilos de poissons par jour. Soit 570 000 tonnes en
2006 (800 000, en 1986 !). Comparons : Fulton à New York score à 2000
tonnes par an, Rungis, 150 000 tonnes. Vaste comme quarante terrains de foot
ball, Tsukiji s’est installé récemment à Tokyo . Auparavant, il s’étalait
dans le quartier de Nihonbashi. Mais le 1er septembre 1923, la ville
est détruite par un tremblement de terre qui fera plus de 140 000 morts, les
autorités décident alors de le déménager au bord de la baie.
Aujourd’hui, près
de 60 000 personnes y travaillent dans l’un des 1677 stands éparpillés dans
cette spectaculaire fourmilière.
Dans un univers oscillant entre Zola (« La marée arrivait, les camions,
se succédaient, charriant les hautes cages, de bois pleines de bourriches, que
les chemins de fer apportent toutes chargées de l'Océan ») et George Orwell,
tous les océans de la terre semblent se déverser sous les immenses hangars. Entre
pénombre et jaillissements de lumière halogènes, c’est un sidérant manège avec
des triporteurs lunaires fonçant comme des ogives, des voitures à bras, des
colosses le front barré de tenugui, une pièce de tissu de coton de forme
rectangulaire, souvent utilisés en
"Hachimaki" serrés autour du front. Ils peuvent également servir d’essuie
main.
Partout, des scènes ! Un homme dormant entre deux rangées de caisses
de poissons, un autre assis en tailleur, transcrivant ses comptes dans la raie
d’une torche ; une ravissante jeune femme triant des sardines, un colosse équarrissant
à la scie électrique un thon congelé. Un autre encore fier comme un chevalier
d’antan, dirigeant son sabre (le katana) dans les entrailles d’un poisson. Ici,
un autre poissonnier entaille délicatement les chairs d’un fugu ; ce
poisson réputé pour contenir un poison qui vous paralyse en quelques instants.
Il contient cette fameuse tetrodotoxine dont le dosage peut conduire à l’euphorie
à dose infinitésimale ou alors à la mort. C’est selon. Seul des restaurateurs
certifiés peuvent procéder à la réalisation de ce poisson recherché.
Dès cinq heures du matin, le moment fort se déclenche avec
la fameuse vente aux enchères des thons. Les poissons sont allongés sur le sol
avec des panonceaux, les enchères montent avec la soudaineté et l’éliptisme
propre au genre. On vocifère, on scande, on rumine et octroie. Interdites au
public entre le 15 décembre et le 17 janvier dernier, ces ventes sont à nouveau
rouvertes, mais l’avertissement a été clair ; les professionnels en
avaient assez des mauvaises manières des touristes : touchant le poisson
et éclaboussant de flashes les vendeurs et les acheteurs.
Cela signifie
également que Tsukiji fait partie de la ville de Tokyo. Non seulement, il est à
cinq minutes de l’avenue la plus luxueuse de la cité, mais il mêle l’artisanat
(nombreuses boutiques de coutelleries), le haut commerce du poisson, et, bien
entendu, la restauration de sushis. Tout autour de Tsukiki, les restaurants
sont au touche à touche, notamment dans l’allée 6. Et c’est un authentique
plaisir de découvrir les vrais sushis dans leur incroyable fraîcheur. On peut
trouver des restaurants bons marchés et excellents (comme Sushi day) mais
également des maisons où l’on aime se ruiner (600 euros par personne) pour
goûter ces chairs délicates et recherchées.
Il faut savoir que certains thons
peuvent être adjugés à plus de 527 euros le kilo, comme le 5 janvier de cette
année, 232 kilos pour 16, 2 millions de yens. Il avait été pêché au nord de l’île
d’Honshu, en dehors de la zone visée par les quotas de pêche. La partie la plus
prisée des connaisseurs s’appelle le toro, un instant suspendu en temps, tant
la chair est fondante avec un gras hors du commun.
Mais Tsukiji devrait quitter le quartier au grand dam de la
population locale pour rejoindre un quartier plus à l’est. Petit et vaste
problème, le terrain qui devrait héberger le nouveau marché aux poissons est
encore pollué de ses anciens occupants, une société pétrolière. Mais la mairie
a promis de recouvrir le sol de plus 4,50 mètres de remblais et rappelle que le
site de Tsukiji doit être nettoyé de tout son amiante et retrouver une hygiène
plus adaptée à son époque.
Quoiqu’il en soit, c’est en ce moment qu’il faut
visiter cette cité d’iode et de clameurs, boire le bruit et la fureur, sentir
les entrailles de la ville. La comparaison avec les halles de paris n’est pas
loin. Qui va aujourd’hui s’étourdir dans les entrailles de Rungis ?
Shintaro Ishihara, le maire aux tartes aux corbeaux
un jeune auteur à succès "la saison du soleil", prix Akutagawa
1956 : 2,6 millions d’exemplaires. Inspirateur du jeune cinéma japonais
(repéré par Truffaut en 1956), ami de Mishima, le maire de Tokyo, âgé aujourd’hui
de 77 ans est un cas. Hussard de la droite japonaise, populiste à souhaite et
grande gueule, il alterne des sorties suscitant tout à tour consternation et
embarras. Il déteste en vrac l’hégémonie américaine, les féministes, l’art
contemporain et fait feu de tout bois. Face à l’invasion des corbeaux (karasu),
il préconise de "les battre dans le ciel, en ensuite d’en faire des tartes
aux corbeaux".
Réélu régulièrement, le maire de la plus grande mairie au
monde (Tokyo a un PIB qui équivaut à celui de l’Australie), a sa petite idée
sur Tsukiji. Le déménager au plus vite de l’embouchure de la rivière Sumida,
d’ici 2012- 2013 à quelques kilomètres au sud, au bord de la baie de Tokyo.
1923 : création du marché aux poissons de Tsukiji après
le violent tremblement de terre.
445 kilos : le plus beau gros thon péché au Japon
depuis un quart de siècle vendu le 14 juillet dernier.
80% de la production de thon rouge dans le monde est
consommée au Japon.

Gould
10 septembre 2010 at 11 h 50 minVous nous devez votre livre sur le Japon 😉
Thomas
10 septembre 2010 at 17 h 27 minCher François,
Adresses « sur » Tokyo. Oh, non pas vous… Tout est toujours si enlevé.
Finalement, cette remarque est l’occasion de dire merci : c’est toujours un bonheur de lecture!